samedi 11 mars 2017

"Les bonshommes de neige sont éternels" de Thierry Dedieu, Le Seuil Jeunesse, octobre 2016


 
Le Bonhomme de neige est devenu le grand ami des petits animaux de la forêt. Conteur talentueux, il fait rêver Écureuil, Lapin, Chouette et Hérisson en leur racontant des histoires ou en organisant des jeux. Mais lorsque le printemps arrive, le Bonhomme de neige perd ses forces et se met à fondre peu à peu, jusqu'à disparaître... Les animaux décident de partir à sa recherche en suivant le cours d'un ruisseau.

Nous retrouvons ici le personnage du Bonhomme de neige né sous le crayon de Thierry Dedieu dans son album « À la recherche du Père Noël », paru en 2015. La narration sobre et efficace entraîne le lecteur dans une aventure poétique qui parle du cycle de l'eau, des saisons et de la nature, mais aussi de l'amitié et de la perte. Grand format parfait pour une lecture à voix haute, couverture cartonnée, encadrement élégant des images, tonalités sépia tout en douceur et ambiance feutrée. Tout est là pour mettre en valeur les superbes illustrations de Thierry Dedieu qui offre au lecteur, à chaque double page, de véritables tableaux. Des tableaux cinématographiques au dynamisme fou, jouant avec les cadrages et les points de vue. L'auteur nous enchante avec ses portraits d'animaux adorables à croquer, absolument irrésistibles ! Le contraste charmant entre son dessin naturaliste aux détails minutieux de plumes et de poils et l'anthropomorphisme des animaux portant bonnets, écharpes et chapeaux crée un univers onirique et merveilleux d'une exquise beauté.

Album jeunesse, à partir de 3 ans



dimanche 19 février 2017

"Le tsar de l'amour et de la techno" d'Anthony Marra, JC Lattès, 2017




Dans son premier roman, Une constellation de phénomènes vitaux, Anthony Marra entraînait le lecteur en Russie et en Tchétchénie, contrées qui semblent le hanter puisqu'il nous y embarque à nouveau dans cet intéressant roman. L'auteur conte les destins tragiques d'hommes et de femmes meurtris par l'histoire de la Russie et de l'URSS, de 1937 à 2013. Le premier portrait est celui d'un artiste chargé d'effacer les visages des dissidents sur les photographies officielles et les œuvres d'art, dans les années 1930. Son frère ayant été arrêté et condamné à mort, il se met à le représenter, de l'enfance à la vieillesse, sur toutes les images qu'il doit retoucher. C'est l'un de ses tableaux qui constitue le lien invisible entre tous les personnages qui apparaissent ensuite dans ce roman bien mené, de la ballerine du Kirov envoyée en Sibérie à sa petite-fille, Miss Sibérie et star éphémère, d'une restauratrice de tableau aveugle et défigurée par un incendie jusqu'au portrait saisissant de Kolia, envoyé faire la guerre en Tchétchénie, revenu sans avenir si ce n'est le trafic et le crime.


L'écriture (ou la traduction?) est un eu décevante, elle n'est ni poétique ni d'une grande richesse stylistique, elle manque parfois de fluidité. Le récit est cependant très rapidement captivant, à la fois dur et poignant, il tient le lecteur en haleine. Il se charge progressivement de force et d'émotion, montrant sans détour des vies brisées, petites histoires personnelles écrasées par la grande histoire.



Le premier chapitre, « Le léopard », rappelle mais n'égale pas Le zéro et l'infini d'Arthur Koestle, roman paru en 1945, critique du Stalinisme, du totalitarisme, des procès et des grandes purges, restituant l'arrestation, les interrogatoires et la mort d'un ancien membre du parti ayant participé activement à la Révolution russe. Mais chez Anthony Marra, le motif du peintre secrètement subversif et de ses tableaux à énigme est original et vivifiant, apportant une pincée de mystère à ce roman encré dans un réalisme violent, criant de solitude, de misère sociale et économique, de perte de sens.



On apprécie également la description documentée de ces territoires, des villes sinistrées de Grosny en Tchétchénie, détruite par la guerre, ou de Kirovsk, ancien camp de travail forcé en Sibérie, avec sa forêt artificielle d'arbres en métal et de feuilles en plastique, ses hauts-fourneaux crachant des nuages toxiques, son lac de déchets industriels, son taux de pollution inégalable.



Jeunesses brisées par le totalitarisme, par les effets meurtriers de la pollution ou par la guerre de Tchétchénie, jeunesses désabusées malgré l'apparente liberté se succèdent à travers presque un siècle, chacune affrontant ses épreuves et ses drames, interrogeant le poids de l'héritage, des non-dits et des secrets de famille, ouvrant à des questionnements infinis sur la liberté des individus, le désenchantement et la guerre.